QUAND « LE DIJONNAIS » S’ARRÊTAIT
EN GARE DE BOHAIN
Qui se souvient encore
que jusqu'à la fin des années 1970 un aller et retour quotidien par train
express reliait Tourcoing à Dijon et s'arrêtait en gare de Bohain ? Les Bohainois
et les gens de la région l'appelaient le Dijonnais. Cette desserte transversale,
comme disent les spécialistes, n'a pratiquement jamais fait l'objet d'articles
dans la presse spécialisée sur l'histoire des trains en France, et une fois
de plus, il faut se fier aux souvenirs de nos anciens pour tenter de retracer
son histoire.

Un peu d'histoire
ferroviaire.
La première ligne de chemin de fer construite en France a été celle reliant
Saint-Etienne à Andrézieux, dans le département de la Loire, en 1827. Longue
de 21 kilomètres, elle était destinée à transporter le charbon des mines stéphanoises
au premier port accessible sur la Loire. Les wagons de charbon étaient alors
tirés par des chevaux. Dès 1830 commença la construction d'une ligne de Saint-Etienne
à Lyon, construction qui s'étala sur trois ans ; ce fut la première ligne
de chemin de fer française à être exploitée en traction vapeur, avec la locomotive
mise au point en 1829 par Marc Seguin. Destinée à transporter le charbon vers
Lyon, elle transportera aussi des voyageurs, à l'origine véhiculés dans les
wagonnets prévus pour le charbon !
A partir du milieu des
années 1830, un grand nombre de petites lignes de chemin de fer d'intérêt
local ont vu le jour sur tout le territoire français, construites et gérées
par autant de compagnies. Devant ce développement assez anarchique, les autorités
politiques d'alors ont décidé de prendre les choses en mains et ont imposé,
pour développer le réseau ferré d'intérêt national, la création de quelques
compagnies privées concessionnaires avec pour objectif relier Paris à toutes
les grandes villes françaises ; le réseau ainsi défini en 1841 s'appellera
" l'étoile de Legrand ". Parallèlement à ces lignes de chemin de fer radiales,
beaucoup de lignes reliant les villes de province entre elles seront également
construites : on les appellera les lignes transversales, terminologie qui
a encore cours aujourd'hui.
En 1870, le réseau ferroviaire
français atteint presque 18 000 kilomètres, toutes les grandes villes de l'hexagone
étant reliées à Paris. Afin d'étoffer le réseau et d'améliorer le maillage,
Charles de Freycinet, le ministre des travaux publics de la IIIème République,
rendra un rapport en 1879 qui conclut à la nécessité de relier par le rail
toutes les sous-préfectures et le maximum de chefs-lieux de cantons. On peut
constater que ce plan Freycinet était motivé par des raisons beaucoup plus
administratives qu'économiques. Ce plan sera pratiquement intégralement réalisé
pour ce qui est la desserte des sous-préfectures par des trains à voie normale.
En ce qui concerne les chefs-lieux de canton, beaucoup ne devront se contenter
que de trains à voie métrique, les tortillards.
L'origine du petit train Le Catelet - Bohain - Guise est une conséquence
du plan Freycinet, ces trois communes étant des chefs-lieux de canton. Grâce
à ce plan, le réseau ferré français à voie normale approchera les 40 000 kilomètres
à la veille de la Grande Guerre.

La transversale Tourcoing
- Dijon. Si l'on se reporte à la carte du réseau ferré français en 1870, on
constate que les infrastructures permettant de relier ces deux cités existaient
déjà, avec cependant un détour entre Culmont-Chalindrey et Dijon qui s'effectuait
via Gray et Auxonne. Le plan Freycinet de 1879 remédiera à cela, par la construction
d'une ligne Culmont-Chalindrey - Dijon par Is-sur-Tille. Cette ligne transversale
traverse cinq départements : Nord, Aisne, Marne, Haute-Marne et Côte-d'Or,
avec la particularité de desservir les préfectures de tous ces départements
(Lille, Laon, Châlons-sur-Marne, Chaumont et Dijon) et un grand nombre de
sous-préfectures. La création de la liaison directe Tourcoing - Dijon pour
les voyageurs date vraisemblablement de la fin du XIXème siècle.
Pendant toute l'existence du Dijonnais
le transport des voyageurs s'est effectué par des trains express, c'est-à-dire
des trains qui s'arrêtaient dans toutes les grandes villes, mais aussi dans
les villes moyennes comme Bohain. Au départ de Tourcoing, les grandes agglomérations
desservies étaient Roubaix, Lille, Douai, Cambrai, St-Quentin, Laon, Reims,
Châlons-sur-Marne (aujourd'hui Châlons-en-Champagne), Vitry-le-François,
St-Dizier, Chaumont et Culmont-Chalindrey. Il est évident qu'à l'origine
cette desserte permettait aux voyageurs du Nord de la France de rejoindre
Dijon, puis la vallée du Rhône et la Méditerranée, sans un changement de
train et, surtout, de gare à Paris. Même si le temps de parcours de la ligne
était relativement important (presque dix heures pour parcourir environ
550 kilomètres), le temps total du parcours était moins long qu'avec un
passage par la capitale.
Cette lenteur relative
s'expliquait essentiellement par trois raisons : la vitesse des trains de
voyageurs limitée à 120 km/h, le nombre important d'arrêts et les changements
de locomotive au cours du parcours. En effet, à l'origine, cette transversale
empruntait les lignes appartenant à trois réseaux ferrés différents : le Nord,
l'Est et le P.L.M. Les différents réseaux exigeaient que les trains soient
tirés par leurs propres machines, d'où les changements de locomotive pendant
le parcours. Cette pratique continuera après la création de la SNCF en 1938.
Mais les électrifications ferroviaires vont modifier la donne : si Paris -
Dijon était électrifiée dès 1950, Paris - Lille le sera en 1958 et Paris -
Aulnoye - Quévy en 1963. Ces électrifications ont été suivies par l'augmentation
des vitesses maximales autorisées des trains à 140, voire 160 km/h. Il devenait
dès lors beaucoup plus rapide, pour aller du Nord à Dijon, d'emprunter les
trains rapides passant par Paris, et ce malgré un transit entre la gare du
Nord et la gare de Lyon. Le pauvre Dijonnais, toujours tracté par des locomotives
à vapeur, puis par des machines diesel n'était plus attractif pour de longs
trajets. A la fin des années 1970 son parcours sera limité à la relation Tourcoing
- Reims. On trouvera sur le site http://www.rmfmagazine.com/forum/viewtopic.php?id=889
les horaires détaillés du Dijonnais en 1975.
Mais qui, au cours des soixante-dix premières années du XXème siècle, pouvait
monter dans le Dijonnais en gare de Bohain ?


Les voyages d'ordre
privé.
Il est clair qu'avant l'explosion de la voiture particulière à partir de 1960
le train était le seul moyen pour aller rendre visite à sa famille qui n'habitait
pas la même ville. On imagine que ce type de trajets était surtout local mais
rien ne peut exclure de longues courses lorsque la famille était éloignée.
Le train a énormément bénéficié de la création, en 1936, des congés payés.
Il est peu probable que le Dijonnais ait vu son trafic particulièrement augmenter
de ce fait : les gens de notre région ont surtout choisi comme lieu de villégiature
les plages de la Manche et de la Mer du Nord, et les richissimes Anglais qui
hantaient alors la Côte d'Azur empruntaient le train de luxe Calais - Vintimille
qui passait par Lille et Charleville-Mézières. N'oublions pas non plus les
conséquences du plan Freycinet qui voulait que toutes les préfectures et sous-préfectures
soient raccordées au chemin de fer : si un Bohainois devait se rendre à sa
préfecture, Laon, le Dijonnais lui permettait de faire le trajet sans changement
de train à Saint-Quentin ou à Ternier.

Les voyages professionnels.
Là encore, il faudra attendre le développement de la voiture particulière
pour qu'employés et ouvriers puissent habiter relativement loin de leurs lieux
de travail. On demeurait au plus près de son bureau ou de son usine, les trajets
se faisant à pieds, en vélo ou en " Mobylette ", ceci à partir des années
1950. Par contre, le Dijonnais devait être activement utilisé pour ce qu'on
appelle aujourd'hui les voyages d'affaires. L'industrie textile étant le moteur
économique de Bohain depuis le XIXème siècle, on imagine que les industriels
Bohainois devaient se rendre régulièrement dans deux directions opposées.
Vers le Nord pour se rendre à Caudry, Cambrai et Somain, centres importants
de l'industrie textile et à Roubaix et Tourcoing, fiefs des grandes filatures.
Bohain était intimement lié à Lyon, capitale de la soie : il suffisait de
prendre le Dijonnais en gare de Bohain vers le Sud, d'aller jusqu'au terminus
de Dijon et là, changer de quai pour prendre le rapide de Lyon, où l'on arrivait
après une bonne douzaine d'heures de voyage !

Les étudiants.
Jusqu'à la fin des années 1960, Bohain dépendait de l'Université de Lille.
Ce n'est qu'après les réformes découlant des évènements de mai 1968 qu'Amiens
prendra le relais. Les étudiants bohainois avaient, avec le Dijonnais, un
train direct pour se rendre à Lille, sans changement de train en gare de Cambrai.
N'oublions pas également que l'Ecole Normale d'instituteurs pour les Bohainois
était à Laon ; là aussi, le voyage était direct, tout au moins quand l'horaire
du Dijonnais était compatible avec les horaires scolaires !
Et il y a les militaires.
On peut être surpris de voir la densité des voies de chemin de fer dans tout
l'Est de la France, et essentiellement dans des départements comme la Marne
ou la Haute-Marne, alors qu'à la fin du XIXème siècle ces départements étaient
peu peuplés et ne possédaient pas beaucoup d'industries lourdes justifiant
un tel aménagement. Il ne faut pas oublier qu'en 1870, la défaite militaire
a entraîné l'annexion par l'Allemagne de l'Alsace et d'une partie de l'ancien
département de la Meurthe (l'actuel département de la Moselle). A partir de
cette annexion, tout l'effort militaire français se concentrera sur le Nord-Est
du pays en multipliant casernes et camps d'entraînement en vue de la guerre
future qui libérera Alsaciens et Lorrains. La desserte par chemin de fer de
toutes ces casernes et camps d'entraînement était indispensable. Ce fut de
1914 à 1918 la sanglante Grande Guerre qui se terminera par la victoire des
alliés. Hélas, tout recommencera vingt ans plus tard et il faudra en fait
attendre la fin du XXème siècle (la fin de la Guerre Froide), pour qu'une
telle concentration de troupes ne se justifie plus dans cette région française.
Jusqu'en 1905, le recrutement
des conscrits se faisait essentiellement par tirage au sort, avec de multiples
possibilités d'échapper au service militaire. Ce n'est qu'en mars 1905 que
la loi instaurera un service militaire obligatoire pour tout Français âgé
de 20 ans. Il est clair que seul le chemin de fer permet aux jeunes recrues
du début du XXème siècle de rejoindre leurs casernes. La densité du réseau
ferré dans tout le Nord-Est de la France fera que la plupart des conscrits
du Nord effectueront leur service militaire dans l'Est. Un conscrit de Bohain
pourra souvent, sans changer de train, rejoindre son point d'affectation :
entre Laon et Culmont-Chalindrey, beaucoup de villes desservies par le Dijonnais
sont des villes de garnison, et deux importants camps militaires sont sur
le tracé (Sissonne à côté de Laon et Mourmelon à côté de Châlons-en-Champgne).
Les moins chanceux devront changer de train à Reims, Châlons ou Culmont pour
rejoindre les garnisons des Ardennes, de la Lorraine ou de l'Alsace.
La Gare de Montbrehain
La Gare de Beaurevoir
Nos anciens n'exagéraient-ils
pas quelque peu lorsqu'ils racontaient qu'il était fortement déconseillé aux
femmes seules de prendre le Dijonnais dans le sens sud-nord les jours de démobilisation
? Un de mes oncles avait effectué son service militaire à Mourmelon, ceci
dans les années 1930. Le jour de la libération, la " quille " avait été tant
arrosée que le pauvre était dans l'incapacité de monter dans le Dijonnais
pour rejoindre Bohain. Ses copains de chambrée encore lucides avaient préparé
une pancarte sur laquelle était écrit " A DIRIGER SUR BOHAIN ", avaient accroché
la pancarte à son cou et l'avaient laissé sur le quai de la gare avec son
paquetage (qui était en fait une valise en bois fabriquée spécialement par
le menuisier du village, ce qui était habituel pour les conscrits de l'époque).
Il faut croire que les employés du chemin de fer avaient l'habitude et étaient
compréhensifs devant ce genre de situation : mon oncle fut installé dans une
voiture de troisième classe par le personnel de la gare et un voyageur attentionné
le réveilla quelques minutes avant l'arrêt en gare de Bohain. Au moins, le
voyage ne lui a pas paru trop long et, dégrisé, il a pu reprendre sans problème
" s'tiot train " pour rentrer
chez lui, à Montbrehain. Nous remercions monsieur Philippe ARMAND (site http://france.autorails.monsite.orange.fr/)
de nous avoir apporté des précisions sur la date de suppression du Dijonnais.
Gare de Bohain (intérieure)

Gare de Bohain provisoire (en planches 1918)
LES RAPIDES SUR LES
TRANSVERSALES DU RÉSEAU NORD A la veille de la création de la SNCF le 1er
janvier 1938, la plus grande partie du réseau ferroviaire français était géré
par quelques compagnies de droit privé. Notre région était desservie par la
Compagnie des Chemins de Fer du Nord. Ses limites géographiques étaient la
ligne Paris - Beauvais - le Tréport à l'Ouest et Paris - Soissons - Laon -
Hirson à l'Est. La SNCF fera de ce réseau une région administrative qui subsistera
jusqu'à un passé très récent (regroupement des régions Est et Nord). Etant
donnée la faible superficie de ce réseau, peu de transversales ont vu des
trains express de grandes lignes circuler de façon permanente, le passage
par Paris étant la règle quasi générale pour relier les cités du Nord de la
France aux autres villes de province. Hormis le Tourcoing - Dijon, il existait
une relation quotidienne Lille - Metz - Strasbourg.
Un train mythique a cependant existé durant de nombreuses années sur une transversale
du Nord : le train de nuit Calais-Maritime - Bâle. Pendant presque toute sa
carrière ce train a desservi Lille, Hirson, Charleville-Mézières, Metz et
Strasbourg. Certaines voitures allaient jusqu'en Italie. La clientèle visée
était essentiellement les touristes anglais qui débarquaient au port de Calais
pour se rendre en Suisse et en Italie. Cependant, pour les dernières années
de son existence (le Calais - Bâle disparaîtra en 1985), il sera tracé par
Paris.
LA MATERIEL ROULANT
UTILISÉ SUR LE TOURCOING - DIJON
Il semble que le " Dijonnais " ait toujours été constitué de matériel d'origine
Nord. A partir du milieu des années 1930 la rame était constituée d'un fourgon
postal, d'un ou deux fourgons à bagages en tête de train, de voitures de 1ère,
2ème et 3ème classe et d'un fourgon à bagages en queue de train. Les voitures
construites à partir de 1930 étaient toutes métalliques, avec pour celles
de 3ème classe une particularité restée unique en France, la présence de cinq
portières latérales par face : cette disposition qui était courante jusqu'alors
pour les voitures en bois n'a jamais été reprise pour les voitures métalliques
de grandes lignes, sauf sur cette série du matériel Nord. Ces voitures de
3ème classe sont évidemment devenues des 2ème classe en 1956, lors de la suppression
par la SNCF de la troisième classe.
Ce matériel a été retiré du service dans les années 1980. Plusieurs associations
de préservation de matériel ferroviaire ancien ont conservé et restauré ce
type de voitures. On peut en particulier en voir sur le Chemin de Fer Touristique
du Vermandois, qui fait rouler du matériel ancien (y compris des locomotives
à vapeur) sur la ligne Saint-Quentin - Origny-Sainte-Benoite.
LA LIMITE DE VITESSE
DES TRAINS DE VOYAGEURS A 120 Km / HEURE
Un décret impérial datant de 1853 a limité la vitesse des trains de voyageurs
en service commercial à 120 kilomètres à l'heure (cette vitesse sur rail était
atteinte dès 1844). Il est cependant affligeant de constater que ce décret
est resté en vigueur pendant pratiquement un siècle, alors que dès les années
1930 les locomotives à vapeur et électriques pouvaient largement dépasser
cette vitesse et que la généralisation des voitures métalliques apportait
toute garantie de sécurité.

En 1934, le réseau Nord
a fait l'acquisition de rames automotrices diesel (appelées alors Train Automoteur
Diesel ou T.A.R.) aptes aux 160 km/h. Il lui faudra une dérogation du Ministère
des Transports pour pouvoir les utiliser à 140 km /h. Ces rames qui mettaient
Lille à 2 heures 25 de Paris ont été utilisées jusqu'à l'électrification de
cette artère, en 1958.
Dans le domaine de la traction vapeur, la plus moderne des locomotives construite
en France fut la 232 U 1 (construite en 1949, surnommée " la Divine " par
les cheminots) ; cette machine avait été conçue pour pouvoir rouler à 180
km/h. Elles assurera de 1949 à 1958 la traction des trains Paris - Lille,
et émigrera ensuite sur Paris - Aulnoye jusqu'en 1961, date de sa radiation
(en 1961, Paris - Compiègne étant électrifié, rien ne justifiait le maintien
de cette machine pour la simple liaison Compiègne - Aulnoye). Pendant sa courte
carrière, cette très belle locomotive devra se contenter des 120 km/h de rigueur.

Gare de Bohain (arrière)
Cliquez sur la photo
De 1955 à 1957, des
essais de captage de courant électrique à grande vitesse par des locomotives
électriques ont eu lieu entre Valenciennes et Aulnoye, ligne nouvellement
électrifiée. Pour ce faire, une locomotive électrique était poussée par une
locomotive à vapeur. Les machines choisies étaient trois " Pacific " assurant
par ailleurs un service régulier et qui ne subirent aucune modification pour
réaliser ces essais. Une de ces machines datait de 1912 mais avait été transformée
en 1934 pour améliorer ses performances ; les deux autres étaient des machines
identiques construites en 1936. Pendant tous ces essais, des vitesses supérieures
à 140 km/h étaient soutenues, et le 178 km/h atteint plusieurs fois avec la
locomotive construite en 1912. Encore une preuve que dès les années 1930,
le seuil de vitesse maximale aurait bien pu être relevé.
Guy Laurence
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